« L’homme d’esprit seul sait manger »

Période de fête oblige, la nourriture se doit d’être l’invité privilégié de toute table digne de ce nom. Mais si le cinéma est une orgie incessante (cérébrale, cela va de soi), on peut s’étonner de ne pas voir les cinéastes s’attarder plus longuement sur les arts de la table. Trublion, agitateur patenté, empêcheur de penser tout rond, Marco Ferreri se devait d’en faire l’objet central d’un film (bien que la nourriture fasse partie intégrante de l’ensemble de son oeuvre)

 

D’une idée presque trop simple (le suicide par excès de nourriture), le réalisateur transalpin tire une fable moderne où réalisme et influences dadaïstes se côtoient tout naturellement. Contrairement à ce que certains ont pu en dire lors de sa sortie, La grande bouffe est bien plus qu’un vaudeville grinçant égratignant gentiment une certaine bourgeoisie. Ferreri réussit en fait un conte à la fois cynique et très réaliste sur l’être humain et ses contradictions. Car si nous sommes des animaux pensants, nous ne pouvons vivre sans manger (fonction la plus primaire, primale qui soit). Et comme le répète Michel Piccoli, « En dehors de la bouffe, tout n’est qu’épiphénomènes ».

La virulente réaction d’une partie du public à l’égard du film n’a fait que légitimer le propos de celui-ci; notre vie sociétale censure – consciemment ou inconsciemment – notre besoin de manger. Cette nécessité nous renvoie une image bestiale de nous-même, image que l’intellect tend à effacer au profit d’une autre plus cérébrale. Mais la nourriture est un plaisir et pour pouvoir en jouir pleinement, nos quatre compères vont devoir s’isoler pour s’adonner au rituel nutritionnel. Et comme un plaisir ne se savoure jamais seul, nos gastronomes couplent celui de la table à celui du sexe. Quoi de plus normal, ils sont tous deux liés au ventre (le haut et le bas ventre) et cristallisent chacun à leur façon nos besoins les plus élémentaires.

Durant tout le film, Ferreri opère un glissement de l’état d’adultes respectables (chacun des protagonistes jouit d’une situation professionnelle honorable) à celui d’enfants qui se terminera là où toute vie commence, dans le ventre. Parallèlement la nourriture passe du statut de raffinement à celui d’élément décadent, orgiaque même, consommé en compagnie de prostituées. C’est d’ailleurs une femme, institutrice de surcroît, qui va accompagner le suicide de nos petits bourgeois. La figure féminine apparaît d’ailleurs ici à la fois comme castratrice et maternelle, légitimant une fois de plus ce retour au stade de l’enfance fait de caprices et d’excès immodérés.

Intemporel, subversif mais ô combien juste et poétique La grande bouffe renverse l’adage selon lequel il faut manger pour vivre et fait de la nourriture un modèle shakespearien de mort et de désinhibition.

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