Du syndrome aux souvenirs

Si le cœur a ses raisons que la raison ignore, le cinéma d’Apichatpong Weerasethakul participe pleinement à cette logique. Ainsi son mélodrame (inspiré de la rencontre de ses propres parents), troisième volet d’un tryptique entamé avec Blissfully yours et Tropical malady, ne renie en rien son appartenance au genre, mais est traité avec une retenue et une économie d’effets assez inhabituelle.

 

À la manière de ses deux métrages précédents, Syndromes and a century se dévoile sous la forme d’un dyptique où la première partie est dévolue à la mère du réalisateur alors que la seconde est dédiée à son père. Mais loin de s’arrêter à une simple construction bipolaire du récit, Weerasethakul élabore l’ensemble de son film sur base de la dualité, du couple (homme/femme, nature/constructions humaines, intérieur/extérieur, champs/contre-champs). Une fois de plus inspiré par la propre vie du réalisateur, Syndromes and a century se veut avant tout une réflexion sur la mémoire, les souvenirs et leurs réinterprétations. Ainsi ces deux volets s’amorcent-ils sur des scènes quasi identiques où seuls quelques détails font la différence ; l’histoire débute par un entretien entre un homme et une femme dans un bureau d’apparence vétuste ouvert sur une nature luxuriante. Dans la seconde partie du film, cette même scène se passe dans un bâtiment plus moderne où les fenêtres – fermées – donnent sur un paysage urbain. De la même façon, cadrages et angles de prises de vues varient presqu’imperceptiblement jusqu’à aboutir à deux digressions, chacune bien spécifique selon le personnage mis en exergue.

Outre cette cassure narrative, tout ici n’est que rupture, dissonance. Qu’il s’agisse des personnages (le dentiste chanteur de variété ou le moine aspirant DJ), des lieux (un hôpital constamment ouvert sur une forêt tropicale) ou de l’unité de temps (contraction/étirement permanent du récit), le réalisateur expose en effet une représentation sensitive du passé bien plus qu’une reproduction fidèle des évènements. A la façon des rêves et souvenirs s’enchainant aléatoirement, ces microséismes narratifs donnent au film rythme et tempo.

Comme souvent dans l’œuvre de Weerasethakul, le mystique tient une place importante. Une fois de plus la réincarnation est au centre du métrage qui participe lui-même à la réflexion ; ce film (comme tout autre d’ailleurs) est effectivement une réinterprétation du réel, tout comme le souvenir que l’on garde d’une expérience vécue n’est qu’une réincarnation subjective de la réalité.

Récemment récompensé d’une Palme d’or (Oncle Boonmee celui qui se souvient de ses vies antérieures), le cinéaste thaïlandais prouve avec ce film que sa récompense ne doit rien au hasard et qu’elle couronne avant tout une œuvre (au sens large du terme) d’une grande cohérence et d’une rare maîtrise.

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