Proies et prédateurs

Si Clint Eastwood est reconnu actuellement comme un acteur/réalisateur complet, il n’en a pas toujours été de même. Au début de sa carrière il était en effet cantonné aux films de genre bien aidé en cela par la chance que lui a offerte Sergio Leone avec sa trilogie du dollar. En 1970 cependant, il prend le public à contre-pied avec Les proies , troisième collaboration avec le réalisateur Don Siegel, un huis clos psychologique faussement présenté par la production lors de sa sortie comme un western.

Si l’histoire se déroule effectivement pendant la Guerre de Sécession, Don Siegel préfère délaisser les champs de bataille pour amener son histoire dans l’enceinte d’un pensionnat de jeunes filles. Adapté d’un livre de Thomas Cullinan, ce huis clos psychologique fut malheureusement un échec commercial lors de sa sortie en salle. Et ce ne sont pas les raisons qui manquent pour expliquer ce triste sort.

Premièrement Clint Eastwood y apparaît sous un jour que peu de spectateurs lui connaissent alors. Incarnant un soldat nordiste, on le voit meurtri, diminué et campant un personnage cruellement humain dans toute sa fourberie et son égoïsme. Il n’hésite pas à manipuler son entourage – féminin – afin de s’assurer un avenir loin des geôles sudistes. Mais alors que l’on pourrait croire à une attaque en règle contre une certaine forme de machisme, Siegel creuse un peu plus de sillon de cette humanité faible et perverse en n’épargnant pas d’avantage ces jeunes – et moi jeunes – demoiselles qui recueillent le beau mâle agonisant. Cette rencontre inopinée va être le déclencheur des premiers émois amoureux et surtout sexuels des belles. Le déballage de ces pulsions charnelles primaires n’a forcément pas aidé le film dans sa rencontre avec le public d’alors.
Le cadre historique quant à lui n’est pas innocent ; en plaçant son récit en pleine Guerre de Sécession, Siegel nous raconte une histoire pour ce qu’elle a de plus universel, intemporel voire de plus commun. Pour bien appuyer cet ancrage dans l’histoire des hommes, il entame d’ailleurs son film par des images d’archives aux teintes sépia (on croirait même y reconnaître le personnage joué par Clint Eastwood) et le conclut sur un plan aux mêmes tonalités. Cette décadence sauvage et animale généralisée a bien eu du mal à trouver grâce aux yeux d’un public américain habitué à des propos plus manichéens ou moralisateurs. D’ailleurs tout le film semble traversé par la même question : qui sont les proies ?

Comme à son habitude, Don Siegel se la joue faussement consensuel et déshabille l’être humain, usant de sa mise en scène précise et efficace. Il met à nu l’âme de l’Homme pour servir un film sauvage et animal, cruellement universel et suffocant où le salut n’est qu’éphémère.

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